Préface : Muray à contretemps ?

Préface rédigée à l’occasion de la publication d » Anachroniques » par Philippe Muray – A
paraître en novembre 2026.

Vingt ans après, pourquoi relire ces chroniques venues d’un temps qui nous paraît déjà singulièrement lointain ? Un temps d’avant la Covid, d’avant les réseaux sociaux omniprésents, d’avant bien des bouleversements qui ont depuis modifié le décor de nos existences — sinon, peut-être, leur substance. Un temps où l’élection présidentielle de 2002 voyait Jean-Marie Le Pen accéder, à la stupeur générale, au second tour ; où les États-Unis et leurs alliés s’engageaient dans une guerre en Irak au nom de témoignages douteux et de preuves frelatées ; où la France découvrait brutalement, durant l’été 2003, qu’une canicule pouvait tuer par milliers et révéler, sous l’apparente solidité d’une société prospère, d’immenses fragilités.

À cette question, une première réponse se suffit presque à elle-même : le plaisir de retrouver Philippe Muray. Le plaisir de cette prose incisive, nerveuse, extraordinairement précise, qui savait recueillir « l’écume des jours » pour en restituer aussitôt l’acidité ; le plaisir de cette ironie cruelle, jubilatoire et désespérée qui constitue la signature de l’auteur de L’Empire du Bien. Chez Muray, aucun mot n’est innocent, aucune formule n’est laissée au hasard. Chaque phrase avance avec la précision d’un mécanisme d’horlogerie et chaque détail du quotidien devient la pièce à conviction d’un procès beaucoup plus vaste : celui d’une modernité satisfaite d’elle-même, lisse, festive, bavarde et médiocre, occupée à célébrer sans relâche ses propres vertus tout en travaillant méthodiquement à l’effacement du réel.

Mais rééditer Muray aujourd’hui ne relève pas seulement du plaisir littéraire. C’est aussi rendre un hommage concret à un écrivain profondément singulier, disparu il y a très exactement vingt ans, et dont l’humour, l’insolence et la lucidité nous manquent d’autant plus que notre époque semble avoir perfectionné nombre des travers qu’il avait identifiés. C’est surtout faire une expérience assez troublante : découvrir que ces textes de circonstance, ces chroniques brèves et satiriques écrites au contact immédiat de l’actualité, n’ont presque rien perdu de leur pouvoir corrosif. Muray y retrouve, à sa manière, l’art de la pointe et de la chute des moralistes du Grand Siècle : saisir un événement minuscule, une mode, un tic de langage, une indignation collective ou une cérémonie médiatique et, par un brusque changement d’échelle, y faire apparaître tout un état de la société.

On pourrait croire ces textes prisonniers de leur époque. C’est exactement l’inverse qui se produit. Quelques éléments de contexte suffisent pour que ces échos du passé retrouvent immédiatement leur netteté et, surtout, leur inquiétante familiarité. Car les objets ont changé, les technologies se sont perfectionnées, les écrans se sont multipliés, les mots d’ordre ont été renouvelés ; mais, au fond, quelque chose demeure. Les caractéristiques essentielles de cette modernité que Muray observait — société de l’assentiment, de l’approbation obligatoire, de la fête permanente, de la moralisation généralisée et de l’effacement progressif du réel — nous sont étrangement reconnaissables. Elles le sont même parfois davantage aujourd’hui qu’au moment où il les décrivait.

Il arrive que cette continuité prenne des formes presque caricaturales. Il arrive aussi que la petite histoire se charge elle-même d’organiser, avec un sens consommé du burlesque, le retour du même. Muray réagit ainsi, en 2001, à Loft Story, première irruption massive de la téléréalité dans le quotidien télévisuel des Français. Vingt-cinq ans plus tard, en 2026, une chaîne de la TNT ressuscite le programme en en conservant le principe presque intact. On hésite alors entre la nostalgie, le rire et une forme de sidération : fallait-il vraiment un quart de siècle pour revenir exactement au point de départ ?

C’est peut-être là l’étrange vertu de ces chroniques. Elles avaient été écrites pour saisir l’instant ; elles finissent par décrire une durée. Elles commentaient les symptômes d’une époque et nous découvrons, vingt ans plus tard, qu’elles avaient peut-être identifié une maladie chronique. Le monde qu’observait Muray devait disparaître sous l’effet de l’accélération technologique, des crises successives, des bouleversements politiques et des nouvelles formes de sociabilité. Or, à le relire, une impression contraire s’impose : le décor a changé, les
accessoires sont plus perfectionnés, les acteurs ont parfois été remplacés, mais la pièce continue.

Voilà pourquoi ces chroniques anciennes paraissent si contemporaines. Non parce que rien ne se serait produit depuis vingt ans — il s’en est produit beaucoup, et parfois de considérable — mais parce que, sous l’agitation des événements, certaines structures mentales, certains réflexes collectifs et certaines illusions de la modernité ont remarquablement résisté. À mesure que l’on tourne les pages, le passé cesse ainsi d’être passé. Il prend des airs de présent, parfois même de prophétie.

Et l’on referme Muray avec cette impression à la fois comique et légèrement accablante que nous connaissons bien : celle de vivre toujours dans la même société, soumise aux mêmes emballements, aux mêmes conformismes et aux mêmes dénégations du réel — la même, simplement « en un peu pire », pour détourner une formule de Michel Houellebecq.

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